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Chapitre 1
Oignons français

Image en provenance de Getty Images

Design par Mélanie Germain

Ma vie, c’est comme un onion ring. C’est gras.  C’est dur sur le foie.  Ça se termine avec le coin de la bouche graisseuse et les doigts collants.  Il faut détacher le premier bouton de jeans pour faire de la place, sinon les derniers anneaux se retrouvent à la poubelle. 

La frite, c’est le choix populaire.  Ça passe partout une frite.  La preuve?  Ils en mettent dans les guedilles.  Tu mets de la sauce, un peu de fromage et puis BAM!  Tu obtiens une poutine.  Nos ancêtres ont survécu aux mois glacials d’antan grâce à la patate.  On peut pas dire ça de l’oignon français.  Ça vient d’Europe, ca connait pas l’hiver québécois. 

Les clients « frite » défilent devant nous, libre de continuer à vivre leur vie sans anicroche, pendant que nous, on attend notre commande d’oignons frits.  L’oignon français, c’est l’option déguisée en bonne idée.  Dans mon cas, ça se termine toujours en mal de cœur. 

Ce soir-là, un plan insignifiant de banalité s’était formé dans ma tête.  J’avais faim.  Je m’étais dit :

- Personne va s’en rendre compte.  J’en ai juste pour cinq minutes.  Aussitôt arrivée, aussitôt sortie. Ni vu, ni connu, comme un voleur.

Jusqu’à ce que je choisisse l’accompagnement d’onion ring au lieu des patates frites.  J’aurais dû le savoir que ce choix-là allaient me causer du tort.   Si j’avais pas commandé des onions rings, je serai pas dans la merde.

Parce que maintenant, j’ai les deux pieds dans le vomi.

J’avais l’impression d’être une boulette qui se fait aplatir sur le grill.  Le sac brun pour emporter que je tenais à la main se gonflait au rythme saccadé de mes poumons.  Je me concentrais sur son mouvement,  pour ne pas répandre le contenu de mon estomac sur le plancher du A&W de Donnacona. 

Par-dessus le bruit du papier qui se chiffonne, j’entendais les deux employés du A&W brailler comme des veaux, planqués derrière le comptoir des commandes.  Dans la confusion, quelqu’un avait eu la présence d’esprit d’appeler le 911. 

Si mes hanches n’étaient pas emprisonnées entre la chaise en plastique orange et la table en formica blanc boulonnés au sol, je me serais probablement étalée à côté de l’homme à la tache de ketchup. 

Un clignement de paupière plus tôt, il était debout devant moi, le regard levé vers le menu orange.  Le restaurant était vide à cette heure tardive.  Il prenait son temps pour commander. 

Moi, j’attendais mes onions ring.  Si j’avais pris une frite, je n’aurais jamais vu la tache de ketchup.  J’aurais été en route, la musique au fond dans les hauts parleurs de la voiture empruntée, les vitres baissées, du sel sur les doigts et une soif que seul un format jumbo de liqueur pouvait contenter.  J’aurais pu digérer mes frites, tranquille à la maison.

Mais j’avais choisis les oignons frits. Ma vie était une série de mauvais choix. 

L’homme avait choisis le Grand Papa Burger à trois boulettes, extra fromage, pas de laitue, avec de la mayonnaise à côté.  Et un accompagnement d’oignon français.

Quelques secondes plus tard, un crissement de pneus sur le bitume.  Une voiture avait freiné au milieu du stationnement.  Je me rappelle avoir constaté que la portière du conducteur était grande ouverte, les phares étaient restés allumés sur l’engin. 

Toute droit sortie d’un vidéoclip, elle était apparue dans le restaurant.  J’avais ouvert la bouche.  Même si c’est impoli, je l’avais pointé du doigt.

A cet instant, j’avais été heureuse d’avoir écouté la petite voix qui m’avait dit de sortir de la maison ce soir-là.  J’allais avoir la chance de rencontrer LA BIG MAC!  La vraie patente!  Pour une fois, ma vie allait être all dress.

Elle était magnifique dans sa robe de paillettes qui scintillait avec l’ondulation de ses hanches, sous les lumières tamisées du restaurant.  Son maquillage était impeccable.  Ses longues jambes musclées étaient mises en valeur par des talons vertigineux.  Elle m’a semblé plus grande en personne qu’à la télévision.  

Dans un pas de danse chorégraphié, elle avait levé un objet noir et métallique à bout de bras devant elle.  Une pétarade de feux d’artifice avait retentit dans la salle, comme si nous étions déjà à la fin de son spectacle.  Ma tête explosant de douleur, j’avais machinalement levé les mains pour couvrir mes oreilles.  J’avais vu l’employé derrière le comptoir faire un bond vers l’arrière et buter contre le glissoir à commande, tandis que Grand Papa Burger avait été projeté dans les airs. 

Une note stridente résonnant dans mes tympans, mon regard avait suivi le parcours de l’homme jusqu’à ce qu’il s’affaisse sur le sol.  Une fois par terre, je remarquai le sachet de ketchup sur sa poitrine.  L’employé du A&W s’était mis à beugler et avait saisi le téléphone.  Sous mes yeux, la petite tache carminée s’était agrandie sur la chemise.  Constatant que le visage de Grand Papa Burger était aussi blanc que sa chemise, je compris que la tache de ketchup allait être permanente.

Je m’étais reculée tranquillement.  Butant contre la chaise en plastique orange, j’étais tombée assise.  Des points noirs étaient apparus devant mes yeux tellement j’avais le souffle coupé.  J’avais penché la tête entre mes jambes, me dérobant ainsi de la vision de l’homme étendu par terre. 

Le restaurant s’était rempli d’agents en uniforme.  Un ruban jaune avait été installé devant les portes de l’établissement.  Un policier se tenait au-dessus du corps, aboyant des ordres dans une radio.  Pliée en deux sur ma chaise froide, une couverture rugueuse déposée sur les épaules, j’avais aperçu un visage familier pénétrer dans le A&W.  Mes yeux s’étaient instantanément mis à piquer, et ma vue s’était embrouillée. 

Cela faisait des lunes que je n’avais pas vu le Mexicain.  Après s’être installé chez moi pendant quelques jours, séjour où je n’avais presque pas porté de vêtements, il s’était évaporé un matin.  Instinctivement, je portai la main au pendentif de la vierge Marie qui se trouvait sur ma poitrine, bijou qu’il avait « oublié » sur mon oreiller avant de disparaître.  

J’avais rêvé de retrouvailles où j’allais lui couper le souffle tant j’étais époustouflante de beauté.  Dans la réalité, j’étais blanche comme un drap, glacée jusqu’à la moelle et affamée.  Je devais faire peur à voir.  Lui, il était comme dans mes rêves.  La vie lui avait octroyé les qualités physiques nécessaires pour faire défaillir les jeunes filles de bonne famille.  Ses cheveux noirs étaient un peu plus longs que la dernière fois où je l’avais vu, tombant négligemment sur ses épaules.  Le blanc immaculé de son t-shirt faisait contraste à sa peau couleur tequila foncée.  Ses muscles ciselés se mouvaient avec l’agilité d’un félin.  Sa bouche sensuelle me ramenait à des nuits plus festives.  A son cou, au lieu de la chainette en or qu’il portait jadis, un ruban soutenait son insigne d’enquêteur de police.   

Lorsque le policier avec lequel il discutait leva le bras dans ma direction, je cessai de respirer.  Les yeux du Mexicain se posèrent sur ma personne et je me sentis rougir jusqu’au bout des oreilles. 

J’étais carrément dans le trouble maintenant.

Sans me lâcher des yeux, une lueur sombre voilant son regard, il se dirigea vers moi d’un pas décidé.  Je ne fus pas en mesure d’attendre qu’il arrive jusqu’à ma chaise avant de tout balancer.  Des larmes s’étaient déjà mises à couler sur mes joues avant même que les mots ne sortent de ma bouche.  Tout l’établissement de restauration rapide se mura dans l’immobilité et le silence, lorsque je m’époumonai :

- Je l’ai vu.  C’était Céline Dion!

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