Chapitre 1

Au mauvais endroit, au mauvais moment

Image en provenance de Getty Images

Design par Mélanie Germain

Ça m’arrive tout le temps.  Je prends une décision banale, tout bonnement et sans réfléchir, et ça devient incontestablement la mauvaise chose à faire.  Je m’étais dit : - Ben voyons!  Personne va s’en rendre compte.  J’en ai juste pour dix minutes.  Aussitôt arrivée, aussitôt partie. Ni vu, ni connu. 

Mais là, j’ai les deux pieds en plein dedans.  Je suis dans le trouble.

 

Je ne suis pas supposée être ici. 

 

Sur une chaise en plastique orange boulonnée dans le sol, mes hanches sont emprisonnées entre le dossier et la table en formica blanc, également rivetée au plancher.  Mes cheveux me chatouillent le visage, mais je m’en rends à peine compte, trop occupée à chercher mon souffle.  La tête entre les genoux,  je tente de prendre des grands bols d’air.   J’ai mal au cœur et ai terriblement chaud. Je me concentre sur ma respiration pour ne pas étendre le maigre contenu de mon estomac sur le plancher du A&W de Donnaconna. 

Mon idée était pourtant simple.  J’avais faim et il n’y avait rien dans le garde-manger de la maison où on m’avait installée.  Après avoir fait les cent pas dans le salon, l’ébauche d’un plan s’était formée dans ma tête. Mon scénario semblait béton.  Jusqu’à ce qu’elle arrive dans l’établissement de restauration rapide.  

 

De mon perchoir orange, je pouvais vaguement entendre les deux employés du A&W brailler au fond de la cuisine, planqués derrière le comptoir des commandes.  Dans la confusion, j’avais entendu l’un d’entre eux passer un appel au 911.  Avec la voix aiguë d’une chanteuse d’opéra, il avait tenté d’expliquer la situation à l’agent au bout du fil.   Dans l’affolement, il avait oublié de prononcer certains mots ce qui rendaient son récit incohérent, alors que quelques instants plus tôt, il avait récité en chantonnant son discours de bienvenue au restaurant sans fausse note.

 

Mais l’éléphant dans la pièce était l’homme en veston cravate qui était étendu par terre, et à qui j’essayais de ne pas penser.   Celui avec la fleur rouge sur sa chemise blanche.  Un clignement de paupière plus tôt, il était debout devant moi, le regard levé vers le menu.  J’attendais qu’il termine de passer sa commande, en tentant en vain de couvrir les grognements sourds de mon estomac vide.

 

Comme un seul homme, l’employé, l’homme et moi nous étions retournés vers le stationnement en entendant les roues de la voiture crisser sur le bitume.  Je me rappelle avoir constaté que la porte du conducteur était restée ouverte, et les phares allumés sur l’engin. 

 

Toute droit sortie d’un vidéoclip, elle était entrée dans le restaurant.  J’avais ouvert la bouche.  Je crois même l’avoir pointé du doigt.  Elle était magnifique dans sa robe à paillettes rose.  Ses longues jambes musclées étaient mises en valeur par ses talons vertigineux.  Elle me semblait plus grande en personne qu’à la télévision.

 

Sans un mot, elle avait levé un objet noir et métallique devant elle.  Ses traits étaient déformés par la colère.  Un bruit sourd avait retentit dans la pièce, faisant exploser ma tête de douleur.  L’employé derrière le comptoir avait fait un bond en arrière, tandis que l’homme avait été projeté dans les airs dans la direction opposée. 

 

Une note stridente et interminable résonnant dans mes oreilles, mon regard avait suivi le parcours de l’homme jusqu’à ce qu’il s’affaisse sur le sol.  C’est une fois qu’il fut étendu par terre que je remarquai la petite fleur rouge sur sa poitrine. L’employé du A&W s’était mis à beugler et avait saisi le téléphone.  Sous mes yeux, la petite tache carminée grossissait à vue d’œil sur la chemise.  J’espérais secrètement que ce soit une souillure de ketchup mais, levant le regard vers le visage de l’homme, je compris que toute lueur de vie venait de quitter son corps.   

 

Je m’étais reculée tranquillement.  Butant contre la chaise en plastique orange où je m’étais affalée, je tentais de reprendre mon souffle. Des points noirs apparaissant devant mes yeux, je m’étais penchée la tête entre les jambes, me cachant ainsi de la vision de l’homme à la fleur sur la poitrine. 

 

Le restaurant s’était vite rempli d’agents en uniforme.  Un ruban jaune avait été installé devant les portes de l’établissement.  Un policier se tenait au-dessus du corps, aboyant des ordres dans une radio.  Pliée en deux sur ma chaise froide et dure, une couverture rugueuse déposée sur les épaules, j’avais aperçu un visage familier pénétrer dans le A&W.  Mes yeux s’étaient instantanément mis à piquer, et ma vue s’était embrouillée. 

 

Cela faisait des lunes que je n’avais pas vu le Mexicain.  Après s’être installé chez moi pendant quelques jours, séjour où je n’avais presque pas porté de vêtements, il s’était évaporé un matin.  Instinctivement, je portai la main au pendentif de la vierge marie qui se trouvait sur ma poitrine, bijou qu’il avait « oublié » sur mon oreiller avant de disparaître.  

 

J’avais rêvé de retrouvailles où j’allais lui couper le souffle tant j’étais époustouflante de beauté.  Dans la réalité, j’étais blanche comme un drap, glacée jusqu’à la moelle et affamée.  Je devais faire peur à voir.  Lui, il était comme dans mes rêves.  La vie lui avait octroyé les qualités physiques nécessaires pour faire défaillir les jeunes filles de bonne famille.  Ses cheveux noirs étaient un peu plus longs que la dernière fois où je l’avais vu, tombant négligemment sur ses épaules.  Le blanc immaculé de son t-shirt faisait contraste au basané de sa peau.  Ses muscles ciselés se mouvaient avec l’agilité d’un félin.  Sa bouche sensuelle me ramenait à des nuits plus festives.  A son cou, au lieu de la chainette en or qu’il portait jadis, un ruban soutenait son insigne d’enquêteur de police.   

 

Lorsque le policier avec lequel il discutait leva le bras dans ma direction, je cessai de respirer.  Les yeux du Mexicain se posèrent sur ma personne et je me sentis rougir jusqu’au bout des oreilles. 

 

J’étais carrément dans le trouble maintenant.

 

Sans me lâcher des yeux, une lueur noire voilant son regard, il se dirigea vers moi d’un pas décidé.  Je ne fus pas en mesure d’attendre qu’il arrive jusqu’à ma chaise avant de tout balancer.  Des larmes s’étaient déjà mises à couler sur mes joues avant même que les mots ne sortent de ma bouche.  Tout l’établissement de restauration rapide se mura dans l’immobilité et le silence, lorsque je m’époumonai :

 

- Je l’ai vu.  C’était Céline Dion!

La suite disponible prochainement sur

supportfooterlogo.png

© 2018 Christine Brochu. Créé avec Wix.com

  • Black Instagram Icon
  • Noir LinkedIn Icône